Homily

Homélie de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée à l’église stavropégiaque Saint Paul Apôtre des Nations à Chambésy le 23 avril 2017

En cette période de réjouissance dans la Résurrection du Christ, la péricope de ce dimanche raconte comment le saint apôtre Thomas, dont notre Église célèbre aujourd’hui la mémoire, a été amené par le Ressuscité de l’incrédulité à la foi par une expérience palpable. Le jour de la Résurrection, le Christ était apparu aux apôtres en l’absence de Thomas. Alors qu’on lui annonçait la nouvelle de la résurrection, celui-ci répliqua à ses confrères : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’y mets pas mon doigt et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas » (Jn 20, 25). Thomas voulait arriver à la foi par l’expérience personnelle et immédiate du toucher. L’hymnographe, dans les hymnes de ce dimanche, clame que « Thomas reçut la grâce de toucher le Christ et de lui crier : Tu es en vérité mon Seigneur et mon Dieu » !

En effet, le huitième jour de la Résurrection, le Christ vient guérir l’incrédulité de Thomas en apparaissant de nouveau aux apôtres en sa présence et lui dit alors : « Avance ton doigt ici et regarde mes mains. Avance aussi ta main et mets-la dans mon côté. Ne sois pas incrédule, mais crois ! » (Jn 20, 27). C’est alors que Thomas confessa le Christ ressuscité comme « son Seigneur et son Dieu » (cf. Jn 20, 28).

L’hymnographie du Pentecostaire affirme que le Ressuscité s’est servi de l’incrédulité de Thomas « pour affermir ainsi vers la foi le chemin des incroyants ». La foi, qui est le fondement du salut, ne se réfère pas à l’appréhension d’une vérité abstraite par la raison, mais concerne une relation intime avec la Personne du Christ qui a dit, à propos de lui-même, « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6).

Le Christ ressuscité accorda au saint apôtre Thomas la grâce de le conduire de l’incrédulité à la foi par une expérience concrète. Ainsi, son incroyance est devenue un doute positif dans le sens où elle manifestait son désir interne de rencontrer la Personne du Ressuscité face à face et avoir un contact complet avec elle. Saint Thomas a ensuite rendu témoignage de cette foi jusqu’aux extrémités de la terre non seulement par sa mission et sa prédication, mais par-dessus tout par sa mort de martyr. 

Notre Église célèbre également aujourd’hui la mémoire d’un grand martyr, saint Georges le Tropéophore, le saint patron de notre église patriarcale au Phanar. Originaire de Cappadoce, il reçut la couronne du martyre au temps de la Grande Persécution déclenchée par l’empereur Dioclétien lorsqu’il se présenta au milieu de l’assemblée et reprocha à l’empereur de verser injustement le sang innocent des Chrétiens, et confessa ainsi publiquement le Christ.

La foi chrétienne n’est ni une idéologie. Elle doit être vécue et incarnée dans la vie quotidienne qui en est le témoignage. Les martyrs de l’Église, tels que le saint apôtre Thomas ou saint Georges le Tropéophore, sont des témoins du Christ ressuscité par leur mode d’existence. Tel est le sens originel du mot grec martys. Leur foi était à un tel point inébranlable, qu’ils n’avaient pas peur de souffrir et de mourir pour le Christ.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde qui n’est pas toujours favorable au christianisme. De nouveau, des chrétiens sont persécutés dans le monde aujourd’hui. On interrogeait un jour un Ancien des temps modernes, en lui demandant comment il fallait prêcher aux athées. L’Ancien répondit de ne pas se préoccuper de ce qu’il fallait dire aux non croyants qui sans doute ne seraient pas intéressés d’écouter, mais plutôt de vivre de telle sorte que le non-croyant désire vivre de la même manière que les chrétiens. La foi ne s’enseigne pas d’une manière théorique, mais elle doit être vécue, et c’est seulement ainsi qu’elle nous transforme en un instrument de l’amour philanthropique de Dieu.

Avant Sa Passion, le Christ dit à ses apôtres : « à ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35). Et notre Mère, l’Église, en ce dimanche après la glorieuse Résurrection du Christ, nous exhorte et nous encourage de vivre notre foi au quotidien de sorte que notre mode de vie attire le monde incroyant vers sa Source existentielle. Telle n’est-elle pas l’exhortation de notre Seigneur à ses disciples : « Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 16) ? Ce n’est qu’en incarnant notre foi par notre mode d’existence que nous en rendrons le plus authentique témoignage « jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8) et que nous deviendrons « le sel de la terre » (Mt 5, 13) dont notre monde sécularisé et les hommes contemporains assoiffés de vérité salutaire ont si besoin.

C’est en ce sens que le Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe, réuni sous notre présidence en juin dernier, en parlant de la mission de l’Église dans le monde, a souligné que « la vie des chrétiens est un témoignage irréfutable du renouveau de tout en Christ (…) C’est un appel lancé à l’humanité de participer personnellement, en toute liberté, à la vie éternelle, à la grâce de notre Seigneur Jésus Christ et à l’amour de Dieu le Père, pour vivre dans l’Église la communion du Saint-Esprit » (Encyclique, 6).

Or cela n’est possible que si nous vivons vraiment ce que nous croyons, car comme l’a si bien dit le saint apôtre Jacques, « comme le corps sans âme est mort, de même la foi sans les œuvres est morte » (Jc 2, 26). Les œuvres et la pratique ne sont pas seulement une preuve et une expression authentique de la foi, mais en sont un enrichissement et un approfondissement. Puisse notre mode d’existence, à la manière du saint mégalomartyr Georges, devenir un témoignage de la foi au Ressuscité et de la vie éternelle qu’elle inaugure.  Puissions-nous, à l’exemple du saint Apôtre Thomas, vivre pleinement notre foi en l’incarnant avec conscience dans notre vie quotidienne, afin qu’elle devienne une invitation et une inspiration pour faire l’expérience de la Vérité incarnée pour l’humanité qui doute, mais qui en même temps est apparemment en quête d’un sens profond pour la vie.